mercredi 31 décembre 2008

"Notre histoire n'est pas notre code"

Aux sources de la culture républicaine par Guy Gauthier
"Notre histoire n'est pas notre code"

Cette courte formule, énoncée au temps de la Révolution française par Rabeau Saint-Étienne, souvent reprise par la suite, explique comment la nation française, construction historique rassemblant des peuples différents, parlant des langues différentes, dépositaires de traditions originales et fortes, s'est affirmée hors de toute référence linguistique, territoriale et culturelle, sur la base de principes respectueux des droits fondamentaux et des règles du "vivre ensemble". Quelques aventures militaires, des traités signés par des souverains ambitieux ou pusillanimes, ont déterminé les frontières d'un territoire proclamé désormais indivisible. On arrête là : désormais, ce ne sont ni la langue, ni la race, ni les traditions, ni la culture, qui fondent la nation, mais le libre choix de citoyens ayant choisi de vivre ensemble, quitte à s'aménager des espaces d'affinité respectueux des règles républicaines. À l'opposé, la nation "ethnique", fondée sur une histoire unitaire réelle ou mythique, sur une langue, une religion, des traditions, repliée sur elle-même, donc moins ouverte sur l'universel. On retrouve dans tous les projets ambitieux pour l'avenir, utopiques ou rationnels, ce même désir de réduire le passé à une histoire, constat scientifique, plutôt que de flatter la mémoire, suspectée de réductions complaisantes. Les utopies planétaires vont encore plus loin : "Du passé faisons table rase", chantait l'Internationale, tandis qu'à l'autre bout du spectre idéologique, la mondialisation économique n'a que mépris pour les traces du passé quand elles contrarient un forage, la construction d'un barrage ou d'une centrale.
On ne saurait trop le répéter : s'empêtrer dans la contemplation du passé, même avec bonne foi, entrave la marche en avant, et quelquefois la rend plus meurtrière en replaçant dans l'actualité des conflits tirés de l'oubli à des fins souvent inavouables. Mais faut-il pour autant ramener ce passé foisonnant à une succession de faits collectés et interprétés froidement ? Sans se constituer en "code", ces faits pourraient-ils éclairer le présent, évitant d'enfermer l'avenir dans les carcans d'une science de la prévision scientifique qui a – c'est le moins qu'on puisse dire – montré ses limites ?
C'est là qu'on retrouve paradoxalement le cas de la France, curieusement coincée entre un passé en certaines circonstances largement mythifié, et une conception de l'universel qui a suscité au-delà des frontières, d'abord de l'admiration, plus tard des railleries, ou, pire, des accusations sévères de se donner volontiers en modèle.
Il est vrai que la France n'est pas issue d'un imaginaire structuré et compact à la manière de celui que revendiquent les ethno-nationalismes. Pour autant, la nation française n'est pas surgie du néant, toutes les provinces se réunissant un jour à Paris pour conclure un contrat comme ceux que l'on rédige devant notaire. Ces provinces, très différentes, certaines rattachées de fraîche date à la couronne de France, quelques-unes de très vieille civilisation, avaient déjà intégré, bien avant la Déclaration des Droits de l'Homme qui n'était pas encore écrite, cette idée d'une communauté de destin, paradoxalement à travers la "légitimité" de la personne du roi, et, en ce qui concerne les "élites" (la minorité de condition sociale favorisée), grâce à la lecture des philosophes des Lumières, pourvoyeurs d'imaginaire autant que de rationalité. Dès l'affirmation de la République, versant rationnel de la nation française, ce patchwork va peu à peu en constituer le versant culturel et affectif. On vit en République – ce qui s'accommode de principes argumentés – mais on meurt pour la Patrie – ce qui nécessite un élan que la raison a souvent peine à justifier. D'où une subtile distinction, qui subside encore ujourd'hui sans être ratifiée par les dictionnaires : le patriotisme assumerait la totalité de 'héritage', le nationalisme ne revendiquerait qu'une filiation quasi ethnique (très en vogue au19ème siècle avec la notion de "race" française).
L'héritage "patriotique" est d'une grande complexité. On pourrait distinguer une partie mmergée, comme toujours la plus importante, et une partie émergée, construite pour entretenir le lien indispensable à toute communauté, et donc plus idéologique. En immersion, on retrouve, comme souvent dans les pays à confession dominante, une forte tradition religieuse à l'enseigne du catholicisme, paradoxalement générateur d'un anticléricalisme militant. Il n'est pas besoin de trop solliciter Max Weber pour savoir à quel point un dogme imprime sa marque sur une société, résistant souvent dans les mentalités à la déconfessionnalisation moderne. L'Europe, qui tente de surmonter les particularismes nationaux, se heurte sans que personne ne veuille l'admettre, à la division entre pays catholiques, protestants ou orthodoxes. Comble du paradoxe, la laïcité française, construction originale dans sa forme, unique en Europe, élaborée contre le catholicisme en son époque de volonté hégémonique, ne peut guère être expliquée qu'aux pays catholiques d'Europe, les autres ayant quelque peine à concevoir un tel rapport de force.
Certains éléments immergés peuvent être amenés à reprendre provisoirement du service à l'air libre. C'est le cas de la langue, sans doute l'élément le plus fort pour cimenter une identité collective. Officiellement, la République ne revendique aucune langue, trait "ethnique" par excellence. Fustel de Coulanges et Ernest Renan, si souvent évoqués, l'avaient affirmé avec force : ce n'est pas la langue qui fonde la nation. Les autres langues du territoire, dites en l'occurrence "régionales" avaient été simplement exclues de l'espace juridique et éducatif. Ce n'est que récemment qu'on a introduit dans la Constitution un nouvel article qui proclame : "La langue de la République est le français".
Recul significatif d'une conception non ethnique de la nation. Cependant, il faut reconnaître qu'il serait difficile de concevoir la France sans la langue qui a véhiculé une très riche littérature, élément essentiel de l'identité française, et dont la traduction ne peut rendre compte qu'imparfaitement.
À ces constituants forts que sont la langue, fortement revendiquée, et la religion, admise en sourdine, il faut ajouter une constellation de traits culturels remontant loin dans le passé, touchant à la vie quotidienne, transmis selon des filières incertaines, traversant les jacqueries paysannes, les luttes ouvrières, les manières de table, les migrations, autant de choses qui ont fait la France sans s'inscrire dans ses Constitutions successives.
Pour la partie émergée, il faudrait s'appesantir sur l'histoire, ses réécritures successives à l'intention d'écoliers conviés à admirer de grands personnages que l'actualité ramène de temps en temps au goût du jour : Clovis et son baptême, Charles Martel et les Arabes, Charlemagne et sa barbe fleurie, Jeanne d'Arc et ses voix, le Roi Soleil et son ministre Colbert, Napoléon et ses conquêtes, etc. Objet d'enseignement sans cesse en révision, l'histoire est malheureusement aussi un inépuisable réservoir de commémorations, censées réactiver la flamme républicaine, en fait manifestations devenues au fil des années parties d'un rituel aussi énigmatique que la cueillette solennelle du gui par les druides chez nos pères les Gaulois. Et, tandis que s'essouffle la
célébration des "lieux de mémoire", d'autres cérémonies s'organisent au fil des victoires sportives, comme si la nation ne pouvait survivre qu'en déchaînant l'irrationnel. Pourtant, quelle richesse dans une histoire complexe, objet de savoir et modèle de réflexion, si on respecte l'exigence critique qui a fait merveille dans les sciences exactes!
La République a des principes qui, au-delà des Lumières, remontent à tout un courant humaniste. Il a pris racine dans l'antiquité, s'est faufilé dans les interstices des pouvoirs au Moyen Âge, s'est fortifié à la Renaissance, riche de toute une tradition méditerranéenne et européenne. Le peuple français résulte de l'apport de courants marqués par la diversité des sources, peuples autochtones de l'extrémité occidentale de la péninsule Europe, peuples migrants issus des caprices de l'histoire. Il dispose d'un patrimoine d'une grande richesse qui ne doit pas s'éteindre dans les musées, les académies et les commémorations. Se priver du meilleur de ce patrimoine, c'est se priver d'avenir.


Texte extrait du site http://www.laicite-laligue.org/

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