mardi 17 février 2009

Réforme n°3307 – 12 février 2009
L'échec de la raison sécularisée
La raison séculière, cette folle solitude qui, pour se convaincre de sa plaine pertinence, se revendique hors de l'hypothèse Dieu, d'un Dieu créateur et fin d'une humanité, est en crise. La raison économique notamment, à travers ses espérances socialistes, ses expériences communistes, les échecs de l'Etat providence ou de son credo libéral, n'a pas su fournir ce bonheur que l'abondance laissait entrevoir. Et la raison politique a mis en place des régimes politiques totalitaires. A cette raison, il faut donc substituer la raison médiévale où foi et raison ne s'opposent pas mais se conjuguent de telle sorte que la foi reçue, donnée, révélée soit un ferment de maturation pour une pensée qui, de toute façon, est participation au dessein de Dieu. Le haut Moyen Âge, loin d'opposer foi et raison, s'appuie sur une certitude: celle que l'homme installé dans sa participation à l'Être divin jouit d'une capacité intellectuelle douée d'une raison, image de la pensée de dieu. La théologie doit abandonner son « pathos de fausse humilité » et renverser les rôles. Sans ostentation mais de façon décisive, elle ne doit plus se laisser dicter sa fonction, assigner sa place par les sciences sociales ou humaines mais au contraire revendiquer une place centrale ou en tout cas s'assumer comme telle. La théologie ne doit plus se laisser instrumentaliser par les sciences humaines mais envahir leurs domaines, juger leurs modes de connaissance et féconder leurs rationalités.
Jean-Pierre Rive
Pasteur de l'ERF
Secrétaire général de la Mission populaire
Président de la commission Eglise et société de la FPF

mercredi 11 février 2009

LA LAÏCITÉ EN FRANCE EN 2009

« La laïcité sans adjectif, surtout pas … positive », réclame avec sa vigueur habituelle notre ami Yves Routier. Je comprends tout à fait sa revendication et je la partage, dans la mesure où elle vise la laïcité comme principe de gouvernement intangible. On ne reviendra pas au principe de catholicité qui gouvernait l’Ancien Régime monarchique, pas davantage au Concordat! À la plus que millénaire distinction du spirituel et du temporel, va peu à peu, dans notre pays, se substituer, la distinction du public et du privé. Cela ne se fera pas en un jour !
En 2009, nous sommes en régime de laïcité : point final, pas de fioriture, pas de nostalgie donc.
Mais d’autre part, un principe génère une politique concrète dont on peut suivre au fil des ans les tours et les détours. Ainsi, l’Histoire des rapports du religieux et du politique, en France, aux XIXème et XXème siècles nous autorise, sans offusquer, je pense, personne, à caractériser avec ou sans adjectif, le climat de laïcité de telle ou telle période.
Il serait difficile de nier que les débuts de la troisième République furent des années de mise en place d’un pouvoir politique hostile à l’emprise sociale du catholicisme, en partie restaurée depuis 1815. C’est un fait. La Loi de 1901 fut dirigée contre les congrégations « enseignantes, prédicantes et … commerçantes ». Par exemple, les Chartreux du vénérable Saint Bruno furent accusés d’être des « agents d’alcoolisme, d’oppression et de démoralisation ». Cinq mille soldats furent mobilisés pour les chasser de leur monastère en 1903 ! Les deux France se font face, avec une hostilité, difficile à imaginer de nos jours.
La loi de 1905, avec, grâce à Aristide Briand, la séparation de l’Église et de l’État instaure une politique d’apaisement, dans un climat qui reste néanmoins très tendu. Peu à peu, pour diverses raisons, une laïcité d’accommodement, via la négociation avec le Saint- Siège, se met en place. Elle aboutira, en 1924, à la création des « associations diocésaines » qui satisfont toujours aujourd’hui et le pape et les évêques de France.
Autre exemple, il y eut (difficilement) des arrangements à propos de l’École, comme en 1959 la loi Debré. Quelque jugement que l’on porte sur celle-ci, elle permit de participer à une restructuration des rapports du religieux et du politique. Il se créait un enseignement public dans un établissement privé, sans fusion ni confusion.« Son préambule est un morceau d’anthologie qui marque une étape essentielle dans l’histoire intellectuelle et institutionnelle de la laïcité…Cette loi était un pari qui n’était pas gagné d’avance, ni d’un côté ni de l’autre. Du même coup, elle a brisé un fétichisme de la laïcité en lui découvrant des ressources insoupçonnées » (« La solution laïque » p. 219, Émile Poulat ). Politique de compromis, pour certains inacceptable, réactionnaire, mais que beaucoup de français jugent positive, allant dans le bon sens.
À un niveau plus fondamental, la laïcité telle que je la souhaite, pour ma part, progresse, si j’en crois une très bonne nouvelle (pas seulement pour les catholiques !) : le Collège de France (fondé, au 16ème siècle par François 1er ) vient de créer une chaire intitulée «  Milieux bibliques ». Elle est confiée à un chercheur allemand, Thomas Römer, bien apprécié aussi des biblistes catholiques français. Je livre à notre blog, le début d’un article que lui consacre le 5 février 2009, le journal «  La Croix », car il éclaire notre propos présent :
« Un chercheur ne se refait pas : pour préparer sa conférence, le professeur de l’université de Lausanne s’est livré à quelques recherches sur la place de la Bible au sein du Collège de France, cette vénérable institution vouée au partage du savoir. 
 « C’est la première fois que le mot Bible apparaît dans un intitulé de chaire», avance Thomas Römer, intrigué par cette découverte. La Bible n’a certes pas été absente du champ d’étude des enseignants, « mais le mot n’apparaissait pas, comme s’il faisait peur », avance l’exégète. Il n’a donc pas de mal à comprendre l’honneur qui lui est fait aujourd’hui. « En créant cette chaire, on manifeste clairement que la connaissance du texte biblique n’est pas réservée aux Églises et aux synagogues et que la Bible fait partie du patrimoine culturel commun, se réjouit-il. Cela reste malheureusement encore peu évident en France, il faut lutter contre l’analphabétisme biblique. » 
 C’est à cet Allemand qui enseigne en Suisse que le Collège de France a fait appel pour remplir cette délicate mission. Une manière d’aller puiser chez nos voisins une connaissance de la Bible que l’université française encourage encore peu.
 »
A suivre…  Suzanne Le Borgne

lundi 9 février 2009

Ajuster la laïcité à l'âge ultra-moderne et à un cadre européen

Jean-Paul Willaime, sociologue, président et directeur de publication du journal Réforme, répond ici à Jean Baubérot sur les phénomènes dits « de religion civile ». Il soutient la nécessité d'intégrer dans le débat public la voix des religions.
Ajuster la laïcité à l'âge ultramoderne et à un cadre européen
Sans revenir sur la discussion, je voudrais simplement préciser que, dans mon livre, je ne plaide pas pour une quelconque religion civile mais que j'abordes ces phénomènes comme des faits qui s'offrent à la description et à l'analyse du sociologue. Jean Baubérot, lui, se place d'un autre point de vue en disant que la laïcité ne doit pas être une religion civile. Considérant que l'analyse sociologique doit clairement être distinguée des perspectives militantes, je préfère me limiter à expliquer ce que la laïcité est devenue dans les pratiques des relations Eglises-Etat dans les sociétés européeennes du xx1° siècle. Les quleques points sur lesquels je critique mon ami Jean Baubérot ne peuvent être isolés d'une analyse dont voici les dix thèses essentielles:
1°- La distance entre le moment 1905 de la séparation des Eglises et de l'Etat et la configuration des rapports Eglises-Etat-société est considérable. La société française est beaucoup plus sécuralisée et pluraliste. L'Eglise catholique, tout en restant le groupe religieux de loin le plus important est affaiblie socialement et culturellement. Qui plus est, ses responsables et ses fidèles acceptent, comme les responsables et les fidèles des autres religions, d'exercer leur mission dans le cadre de la laïcité.
2°- Ce que j'appelle l'ultra-modernité, loin d'être la fin de la sécularisation, est au contraire sa radicalisation. Ce n'est plus le changement porté par les croyances modernistes au progrès, c'est le changement envahi par les incertitudes ultramodernes. A l'âge ultramoderne de la modernité, les desanchanteurs sont eux-mêmes désanchantés et les magistères séculiers (en particulier celui des politiques et des professeurs) sont tout aussi ébranlés que les magistères religieux. L'école est non seulement laïcisée, elle est aussi sécularisée à travers la relativisation des savoirs scolaires et de l'autorité des enseignants. Ce n'est plus la concurrence entre le prêtre et l'instituteur mais les défis de l'éducation et de la transmission eux-mêmes.
3°- L'ultramodernité rompt la connivence culturelle, éthique et anthropologique que la société moderne sécularisée avait, au-delà des conflits, avec le christianisme. Toute sécularisée qu'elle fut, la famille traditionnelle de la société bourgeoise industrielle était une version séculière d'une anthropologie chrétienne. Les recompositions familiales contemporaines, l'évolution des moeurs comme les défis bio-éthiques, mettent plus en tension la culture dominante et les traditions religieuses. On le voit aussi avec la question du dimanche. On sort d'une société qui, sous forme sécularisée, était en consonance avec la culture chrétienne.
4°- Dans cette nouvelle configuration, il est légitime, comme le soutient le philosophe Jürgen Habermas, de pleinement intégrer dans le débat public la voix des religions. La gouverne politique se fragiliserait elle-même en se privant des apports civiques, éthiques, éducatifs, culturels et militants des religions. D'autant plus qu'aujourd'hui, le consensus sur la « bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères », comme disait Jules Ferry, a éclaté.
5°- Ces relations entre pouvoirs politiques et représentants des religions peuvent aboutir à des ententes comme à des tensions et des conflits qui sont normaux en démocratie. C'est leur absence qui serait anormale. La présence des religions dans la sphère publique n'est donc pas forcément attestataire, elle est aussi protestataire par rapport à certaines évolutions.
6°- Au plan individuel, les religions se reconfigurent comme des cultures minoritaires constituant, pour les personnes qui s'y reconnaissent, des ressources identitaires et éthiques leur permettant de se situer dans des sociétés sécularisées et pluralistes marquées par la désinstitutionnalisation du sens (l'Etat n'a plus le magistère philosophique de la République conquérante; il n'est plus une sorte d'Eglise séculière qui surplombe la société civile).
7°- Dans las différents pays d'Europe, comme dans les institutions européennes, se développe une laïcité de reconnaissance et de dialogue avec les religions qui, tout en respectant pleinement l'autorité du religieux et du politique, intègre les représentants religieux comme des interlocuteurs et des contributeurs valables. C'est en particulier l'expérience que j'ai vécue au Conseil de l'Europe dans le cadre de l'élaboration du Livre blanc sur le dialogue interculturel à laquelle les représentants des religions ont été associés.
8°- On ne voit pas pourquoi la France ne pratiquerait pas en interne cette laïcité de reconnaissance et de dialogue qu'elle pratique en externe avec les autres pays d'Europe. Tant à l'échelle nationale qu'à l'échelle locale, elle le fait d'ailleurs en pratique. La difficulté dans ce domaine comme dans d'autres, est d'avoir un discours à la hauteur de cette pratique et une politique osant publiquement prendre en charge ce qui se fait dans la réalité.
9°- C'est justement parce que la séparation des Eglises et de l'Etat est assurée juridiquement et théologiquement revendiquée par les principales religions que les relations de dialogue et, dans certains cas, de coopération peuvent se développer. Il ne s'agit pas d'un retour du cléricanisme.
10°- Même si l'on a toujours tendance à interpréter des situations nouvelles avec des catégories anciennes, l'ampleur des défis et la profondeur des reconfigurations contemporaines implique d'ajuster la laïcité à l'âge ultramoderne de la modernité et dans un cadre plus européen qu'hexagonal.
Journal Réforme n°3299 – 11 décembre 2008
Cet article fait suite à la publication du livre de Jean-Paul Willaime:
« Le retour du religieux dans la sphère publique
Vers une laïcité de reconnaissance et de dialogue »
Editions Olivétan, 2008