Jean-Paul Willaime, sociologue, président et directeur de publication du journal Réforme, répond ici à Jean Baubérot sur les phénomènes dits « de religion civile ». Il soutient la nécessité d'intégrer dans le débat public la voix des religions.
Ajuster la laïcité à l'âge ultramoderne et à un cadre européen
Sans revenir sur la discussion, je voudrais simplement préciser que, dans mon livre, je ne plaide pas pour une quelconque religion civile mais que j'abordes ces phénomènes comme des faits qui s'offrent à la description et à l'analyse du sociologue. Jean Baubérot, lui, se place d'un autre point de vue en disant que la laïcité ne doit pas être une religion civile. Considérant que l'analyse sociologique doit clairement être distinguée des perspectives militantes, je préfère me limiter à expliquer ce que la laïcité est devenue dans les pratiques des relations Eglises-Etat dans les sociétés européeennes du xx1° siècle. Les quleques points sur lesquels je critique mon ami Jean Baubérot ne peuvent être isolés d'une analyse dont voici les dix thèses essentielles:
1°- La distance entre le moment 1905 de la séparation des Eglises et de l'Etat et la configuration des rapports Eglises-Etat-société est considérable. La société française est beaucoup plus sécuralisée et pluraliste. L'Eglise catholique, tout en restant le groupe religieux de loin le plus important est affaiblie socialement et culturellement. Qui plus est, ses responsables et ses fidèles acceptent, comme les responsables et les fidèles des autres religions, d'exercer leur mission dans le cadre de la laïcité.
2°- Ce que j'appelle l'ultra-modernité, loin d'être la fin de la sécularisation, est au contraire sa radicalisation. Ce n'est plus le changement porté par les croyances modernistes au progrès, c'est le changement envahi par les incertitudes ultramodernes. A l'âge ultramoderne de la modernité, les desanchanteurs sont eux-mêmes désanchantés et les magistères séculiers (en particulier celui des politiques et des professeurs) sont tout aussi ébranlés que les magistères religieux. L'école est non seulement laïcisée, elle est aussi sécularisée à travers la relativisation des savoirs scolaires et de l'autorité des enseignants. Ce n'est plus la concurrence entre le prêtre et l'instituteur mais les défis de l'éducation et de la transmission eux-mêmes.
3°- L'ultramodernité rompt la connivence culturelle, éthique et anthropologique que la société moderne sécularisée avait, au-delà des conflits, avec le christianisme. Toute sécularisée qu'elle fut, la famille traditionnelle de la société bourgeoise industrielle était une version séculière d'une anthropologie chrétienne. Les recompositions familiales contemporaines, l'évolution des moeurs comme les défis bio-éthiques, mettent plus en tension la culture dominante et les traditions religieuses. On le voit aussi avec la question du dimanche. On sort d'une société qui, sous forme sécularisée, était en consonance avec la culture chrétienne.
4°- Dans cette nouvelle configuration, il est légitime, comme le soutient le philosophe Jürgen Habermas, de pleinement intégrer dans le débat public la voix des religions. La gouverne politique se fragiliserait elle-même en se privant des apports civiques, éthiques, éducatifs, culturels et militants des religions. D'autant plus qu'aujourd'hui, le consensus sur la « bonne et antique morale que nous avons reçue de nos pères », comme disait Jules Ferry, a éclaté.
5°- Ces relations entre pouvoirs politiques et représentants des religions peuvent aboutir à des ententes comme à des tensions et des conflits qui sont normaux en démocratie. C'est leur absence qui serait anormale. La présence des religions dans la sphère publique n'est donc pas forcément attestataire, elle est aussi protestataire par rapport à certaines évolutions.
6°- Au plan individuel, les religions se reconfigurent comme des cultures minoritaires constituant, pour les personnes qui s'y reconnaissent, des ressources identitaires et éthiques leur permettant de se situer dans des sociétés sécularisées et pluralistes marquées par la désinstitutionnalisation du sens (l'Etat n'a plus le magistère philosophique de la République conquérante; il n'est plus une sorte d'Eglise séculière qui surplombe la société civile).
7°- Dans las différents pays d'Europe, comme dans les institutions européennes, se développe une laïcité de reconnaissance et de dialogue avec les religions qui, tout en respectant pleinement l'autorité du religieux et du politique, intègre les représentants religieux comme des interlocuteurs et des contributeurs valables. C'est en particulier l'expérience que j'ai vécue au Conseil de l'Europe dans le cadre de l'élaboration du Livre blanc sur le dialogue interculturel à laquelle les représentants des religions ont été associés.
8°- On ne voit pas pourquoi la France ne pratiquerait pas en interne cette laïcité de reconnaissance et de dialogue qu'elle pratique en externe avec les autres pays d'Europe. Tant à l'échelle nationale qu'à l'échelle locale, elle le fait d'ailleurs en pratique. La difficulté dans ce domaine comme dans d'autres, est d'avoir un discours à la hauteur de cette pratique et une politique osant publiquement prendre en charge ce qui se fait dans la réalité.
9°- C'est justement parce que la séparation des Eglises et de l'Etat est assurée juridiquement et théologiquement revendiquée par les principales religions que les relations de dialogue et, dans certains cas, de coopération peuvent se développer. Il ne s'agit pas d'un retour du cléricanisme.
10°- Même si l'on a toujours tendance à interpréter des situations nouvelles avec des catégories anciennes, l'ampleur des défis et la profondeur des reconfigurations contemporaines implique d'ajuster la laïcité à l'âge ultramoderne de la modernité et dans un cadre plus européen qu'hexagonal.
Journal Réforme n°3299 – 11 décembre 2008
Cet article fait suite à la publication du livre de Jean-Paul Willaime:
« Le retour du religieux dans la sphère publique
Vers une laïcité de reconnaissance et de dialogue »
Editions Olivétan, 2008
lundi 9 février 2009
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Merci pour la mise en ligne de cet article. Le problème est bien posé de la disparition d'un cadre de référence commun à la société ("la bonne et antique morale"). Il faut d'urgence reconstruire ce cadre pour nos enfants et petits enfants, car aujourd'hui si dans l'ensemble de la société il a disparu, il subsiste encore heureusement dans les cellules familiales. Pour combien de temps encore, au gré des recompositions diverses ?
RépondreSupprimerFaut-il pour reconstruire ce cadre moral commun associer les religions en tant que telles ? Je n'en suis pas sûr . Faut-il y associer des religieux, porteurs de valeurs fortes ? Là, pour moi c'est oui sans hésiter. Mais il s'agit , en plaçant l'Humain au centre du process, de définir ensemble des règles de vie, de respect des uns et des autres, d'élévation morale, de travail, ... qui n'ont pas nécessairement à voir avec un delà et des règles venues de cet au-delà.